Le capitaine Ferdinand Ferber (1862-1909), un pionnier méconnu

« La France a été bien heureuse de trouver un Ferber » C’est en ces termes que Wilbur et Orville Wright s’expriment dans une lettre du 4 novembre 1905 qu’ils adressent au Capitaine Ferber au centre d’aérostation militaire de Chalais-Meudon, aujourd’hui un des trois centres de l’ONERA en Ile-de-France. Deux ans auparavant, le 17 décembre 1903, les frères Wright avaient réussi le premier vol motorisé de l’histoire. Aussi l’éloge des frères Wright est de poids et mérite qu’on s’intéresse à ce pionnier français, qui a consacré sa vie et sa fortune à l’aviation naissante.

 

Premiers envols

Ferdinand Ferber est né à Lyon en 1862 dans une famille aisée, où son père possédait une filature. Lecteur assidu de Jules Verne, il a confié « Dans son roman De la Terre à la Lune, il y a un calcul qui a décidé de ma carrière » et qui « a tellement aiguisé ma curiosité que j’ai supplié mon père de m’acheter un algèbre » [6]. Cet attrait pour les mathématiques le conduit à Polytechnique, d’où il sort dans l’artillerie. 

Grand admirateur d’Otto Lilienthal dont il a découvert les écrits dès 1896, il réalise en 1998 un modèle réduit et le lance d’une fenêtre du château familial de Rue, qui surplombe la campagne suisse. C’est à Rue également qu’il construit et essaye le 30 septembre 1899 son premier planeur. Officier d’active, c’est sous le pseudonyme de Ferdinand de Rue qu’il s’adonne à sa passion les dimanches et durant ses congés de l’armée.

En 1901, Ferber, qui a été muté au 19ème Régiment d’Artillerie à Nice, se lance d’un échafaudage de 5 mètres de haut sur son quatrième planeur et effectue une glissade de 15 mètres. A cette époque, il entre en relation avec Octave Chanutte, un Américain d’origine Française, fils d’un professeur au Collège de France. Octave Chanutte a publié en 1894 un livre intitulé Progress in Flying Machines, qui est un « recueil critique de toutes les expériences concernant le plus lourd que l’air, mettant à la portée du lecteur l’état de la technique, ce qui évitera la répétition des erreurs habituelles » [6]. Sur les indications de Chanutte, Ferber construit son cinquième planeur. Pour le lancer il fait fabriquer sur ses deniers personnels une grue de lancement à Nice, mais ce n’est pas un franc succès.

Chanutte a également mis en contact Ferber avec les frères Wright, qui réussissent le 17 décembre 1903 le premier vol motorisé de l’histoire. Et dès le 28 décembre de la même année, soit onze jours après ce succès, Orville Wright écrit de Dayton (Ohio) au « Major » Ferber [5] : « Nous vous remercions de l’éloge que vous avez bien voulu faire de nous en écrivant au Scientific American et nous sommes fiers qu’un des plus éminents parmi les expérimentateurs aéronautiques se déclare lui-même notre élève ». Orville Wright poursuit sa missive en contant le récent exploit de son frère et de lui « le 17 de ce mois, nous sortîmes notre nouvel appareil pour l’essayer. (… ) L’appareil pouvait rouler sur une voie, grâce à de petites roues, jusqu’à ce que les hélices lui aient communiqué assez de vitesse pour qu’il quitte le sol. Partant ainsi nous réussîmes quatre vols dans le courant de la matinée, le plus long ayant été de 59 secondes en l’air avec une vitesse de 10 miles (16 kilomètres) à l’heure par rapport au sol contre un vent de 20 à 25 miles (32 à 40 kilomètres) » Et il conclut « En raison du froid nous avons dû remettre d’autres essais à l’année prochaine. ».

 

Affectation à Meudon

En 1904, la renommée du capitaine Ferber est déjà bien établie dans le cercle des pionniers de l’air. Aussi le colonel Charles Renard, directeur du centre d’aérostation militaire de Chalais-Meudon, convaincu depuis toujours que l’avenir est à l’avion plutôt qu’au ballon, fait affecter Ferber à Meudon.

Quand Ferber prend ses fonctions d’adjoint au directeur du centre de Chalais-Meudon, le 9 mai 1904, c’est pour lui une reconnaissance officielle des travaux sur le plus lourd que l’air qu’il a entrepris sur ses fonds propres depuis cinq ans.

A Chalais, Ferber profite de l’aide intellectuelle de Renard et des matériaux légers mis au point pour les ballons : 

  • bois creux, aussi appelé « bambou artificiel » ;
  • bois composé en lamelles, qui deviendra le lamellé-collé promis à une grande utilisation [1].

Cependant la construction des appareils civils étant interdite à Chalais, au grand dam du colonel Renard, c’est à l’extérieur, dans l’atelier de Letord au 16 rue Païra à Meudon que l’ouvrier-mécanicien Burdin réalise le prototype n°5. Ferber obtient néanmoins l’autorisation d’installer sur le centre militaire un dispositif expérimental très ingénieux, semblable à celui que Gustave Eiffel avait envisagé – appelé aérodrome – à partir du premier étage de sa tour. C’est en fait une sorte de tyrolienne, qu’il construit en édifiant sur une pente des collines environnant le vallon de Chalais trois pylônes en bois, reliés entre eux par un câble tendu sur lequel glisse un chariot. L’avion suspendu au chariot glisse le long du câble de 40 m de long incliné à 33%. En fin de course, le crochet libère l’aéroplane qui se retrouve dans des conditions optimales de vitesse pour voler. En compagnie de Burdin, il réussit en 1904 le premier vol à deux de l’histoire. 

Le 27 mai 1905, sur son avion n°6, doté d’un moteur Buchet de six chevaux, Ferber accomplit la première expérience en air libre d’un aéroplane avec moteur à explosion en Europe. Il écrit dans son rapport à ses supérieurs « C’est avec une certaine fierté que je peux rendre compte, un an après mon arrivée à Chalais que mes prévisions se trouvent justifiées et l’excellence de ma méthode progressive d’expérimentation démontrée [2] (…) Les photographies ci-jointes représentent ces expériences et je ferai remarquer que seuls dans le monde les frères Wright pourraient en montrer de semblables  [6] ». Il informe également de son exploit ses correspondants américains. 

Les frères Wright lui répondent le 4 novembre 1905 [5] : « Nous avons reçu votre lettre du 21 octobre et nous empressons de vous adresser nos félicitations pour le grand succès que vous avez obtenu. Peut-être personne au monde ne peut-il apprécier aussi pleinement que nous l’importance de votre performance » Toutefois, sûrs de leur avance, ils ajoutent « nous ne croyons pas courir le risque d’être rattrapés avant cinq ou dix ans au moins. La France a été bien heureuse de trouver un Ferber. » 

Cette flatterie n’est pas dénuée d’arrière-pensées mercantilistes. En bons businessmen américains, ils évoquent ensuite le contexte politique européen avec « un empereur d’Allemagne d’humeur belliqueuse » pour proposer de céder leur invention : « Dans les circonstances actuelles nous consentirons à réduire à un million de francs notre prix pour le gouvernement français ». 

Mais le brevet des frères Wright, trop onéreux, ne sera acquis ni par le gouvernement français, ni par le gouvernement américain [3].

Ferber poursuit son activité à Chalais en réalisant l’aéroplane n°7, muni d’un moteur Peugeot et d’hélices en tôle d’aluminium rivées sur un longeron d’acier en lieu et place des hélices en bois entoilées. Cette innovation sera adoptée par tous les autres constructeurs. Pourtant l’appareil est détruit lors d’un essai. Un n°8, presque identique, est aussitôt mis en fabrication, mais l’échec précédent a fait douter ses supérieurs et ses crédits sont bloqués. C’est de nouveau chez Letord à l’extérieur du centre qu’il en est réduit à travailler les samedis et dimanches. Découragé il demande en juin 1906 un congé de trois ans, tout en conservant la possibilité de mener à terme l’aéroplane n°8, mais les ballonniers de Chalais sortent l’avion de son hangar qui est détruit le 19 novembre par une bourrasque, laissant Ferber dubitatif et dépité : « Je n’ai jamais très bien compris pourquoi l’Etat avait laissé péricliter un matériel qui lui appartenait et qui allait lui donner le mérite de réaliser la conquête de l’air » 

 

Dernières années

Sollicité par Léon Levavasseur, Ferber rejoint en août 1906 la société Antoinette, à laquelle il avait demandé de construire un moteur spécial de 24 ch. En 1908 il construit son neuvième avion, doté d’un moteur Levavasseur de 50 ch et le teste avec succès sur le polygone d’Issy-Les-Moulineaux au cours de plusieurs vols. Cependant le ministère de la Guerre, reste insensible aux progrès de l’aviation jusqu’au retentissement du vol de Blériot au-dessus de La Manche le 19 juillet 1909. Ainsi fin 1908 le ministère met fin au congé de Ferber et le fait affecter à Brest. 

Cette décision indigne le monde de l’aviation qui intervient afin que le ministre revienne sur sa décision. Cette mobilisation porte ses fruits et début 1909 le ministre décide de détacher Ferber à la Ligue Nationale Aérienne en lui confiant le commandement de l’Ecole de Pilotes Aviateurs à Juvisy. Ferber acquiert un avion Voisin et participe à des meetings aériens. C’est au cours de l’un d’eux à Boulogne sur mer qu’il trouve la mort le 22 septembre 1909.

Il est regrettable qu’un expérimentateur de talent et un esprit scientifique tel que Ferber n’ait pas été mieux employé par le ministère de la Guerre dont il relevait. Les déboires de Ferber s’expliquent par les réticences de l’armée envers cette nouveauté que constituait l’aviation, Foch déclarant à la veille de la guerre de 1914 « l’Aviation c’est du sport : pour l’Armée c’est zéro ». 

Cette sentence en dit long sur la courte vue de certains militaires [2] et non des moindres, puisque qu’elle émane de celui qui, devenu le généralissime de toutes les armées alliées, conduira la France à la victoire. Même s’il ne fut pas un visionnaire clairvoyant, Foch figure en bonne place parmi les gloires nationales, reposant sous le dôme des Invalides auprès de Napoléon qui en son temps ne sut pas profiter de l’avance française dans les airs, licenciant les compagnies d’aérostiers formées à Meudon sous la première République …

 

[1] ALBERT Henri 
Un pionnier inconnu : Emile-Louis Letord, l’avionneur de Meudon
A Meudon la conquête de l’Air
Bulletin numéro spécial de la Société des Amis de Meudon, septembre 1982 

 

[2] BOCQUET Nicolas
Meudon et l’aviation au cours du XXe siècle 
Ferdinand Ferber (1862-1909)
Bulletin n°217 Les amis de Meudon, avril 1999

 

[3] CAILLIET Jean-Claude
Ferdinand Ferber 1862-1909, l’un des premiers créateurs de planeurs en Suisse
http://histoirerue.blogspot.fr/2009/06/ferdinand-ferber-2.html

 

[4] DEGARDIN Alain
Meudon - Le Hangar Y
Bulletin n°227 Les Amis de Meudon, décembre 2002

 

[5] DOLLFUS Charles et BOUCHE Henri
Histoire de l’Aéronautique, L’Illustration, Paris 1938.

 

[6] PETIT Edmond
La part du rêve – De la Montgolfière au satellite
Catalogue de l’exposition Paris-Grand Palais du 9 juillet au 28 août 1983 ■

 

Réagissez !

Là , je suis bluffé :pour moi, j'en étais resté à l'ingénieur Henri Farman, qui ( à ma connaissance ) fut la cheville ouvrière ou "le point aveugle" du plus lourd-que-l'Air avec son moteur Levavasseur !... Ferdinand Ferber est un inconnu total pour moi!...Quand à Foch ( autre Ferdinand ) , on peut être Maréchal de France et obtus : ainsi , le futur Maréchal De Lattre qualifiait les divisions blindées mécanisées sous ses ordres de "blindaille" au cours de l'offensive qui suivit le débarquement de Provence d'août 44 !... Heureusement, la France disposa d'un grand soldat comme Leclercq !...

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