LAURENT COLLET-BILLON, DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL POUR L’ARMEMENT

LAURENT COLLET-BILLON, DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL POUR L’ARMEMENT

J.-P. S. : « Dans le monde tel qu’il devient, plus que jamais nous devons savoir investir, savoir innover, savoir faire. » Telle était la première partie du mot d’ordre que vous aviez placé en exergue du Bilan 2014 de la DGA. Si vous le voulez bien, je souhaiterais parcourir brièvement avec vous les progrès réalisés dans ce sens au cours de l’année 2015 dans quelques-uns des domaines clés des matériels aérospatiaux de défense.

J.-P. S. : Savoir investir : dans quels domaines avez-vous concentré les crédits pour les études « amont » en 2015 et qu’avez-vous programmé pour 2016 ?

Laurent Collet-Billon – Vous savez l’importance que j’attache à maintenir un effort de recherche élevé. C’est indispensable pour que notre pays reste dans la course. Les crédits de recherche et technologie ne négligent aucun domaine. Dans le domaine aérospatial qui vous intéresse particulièrement l’année 2015 a été marquée par la qualification du nEUROn, le début de la phase de faisabilité du projet franco-britannique FCAS DP, le lancement du démonstrateur pour un futur standard du Tigre, de premières études pour une future génération de missiles longue portée (en remplacement du SCALP et de l’Exocet) et la validation des briques technologiques d’une boule optronique aéroportée de nouvelle génération.

En 2016, l’effort consacré aux études amont sera maintenu à un niveau important. Dans le domaine aérospatial, de nouvelles études seront lancées dans le domaine de la guerre électronique, des radars, des leurres pour l’autoprotection des aéronefs, des autodirecteurs de missiles, des matériaux énergétiques de défense (explosifs et propergols principalement) et des têtes militaires (pénétration et maîtrise des effets).

J.-P. S. : Savoir innover : quels sont les grands axes du Pacte Défense PME ? Les Pôle Régionaux à l’Economie de Défense (PRED) que vous avez créés en 2014 ont-ils commencé à porter leurs fruits et comment ce plan d’action est-il coordonné avec le GIFAS ? Même question en ce qui concerne le Plan RAPID de soutien aux PME-ETI.

L. C.-B. : Le pacte Défense PME initié par Jean-Yves Le Drian ne concerne pas que la DGA. Il comporte plusieurs volets :

  • Une nouvelle dynamique et de nouvelles pratiques pour mieux prendre en compte les PME dans la stratégie d’achat de l’ensemble du ministère ;
  • Une consolidation dans la durée du soutien financier à l’innovation des PME pour faciliter le passage de la recherche au développement ;
  • Une action renforcée en région et un accompagnement des PME dans le cadre du nouveau dispositif de soutien à leur développement.

Il comprend également la signature de conventions entre le ministère et les sept grands maîtres d’œuvres industriels de la Défense afin de favoriser la croissance de leurs sous-traitants. Enfin 5 conventions à vocation régionale ont été signées avec des agences de développement économique régionales (Bretagne & Midi-Pyrénées), ou des chambres de commerce et d’Industrie régionales (Rhône-Alpes-Auvergne, PACA, Pays de la Loire).

Les pôles régionaux s’appuient sur les correspondants de la DGA présents dans toutes les régions. La DGA tient particulièrement à ce que son action de soutien aux PME soit aussi sur le terrain, au plus près, là où sont implantées les PME. Plusieurs actions concrètes ont ainsi été réalisées par la DGA depuis 2014. Nous avons mis en place les « journées export » permettant de rencontrer près de 400 PME. 

La DGA en collaboration avec les conseils régionaux, leurs agences ou des chambres de commerce a également mis en place 10 conventions pour une action conjointe en faveur des PME duales, permettant d’identifier et de soutenir des centaines d’entreprises. Les actions de la DGA en faveur des PME font l’objet d’échanges réguliers avec tous les groupements industriels et en particulier le GIFAS. 

Ces échanges permettent notamment de partager les besoins, les difficultés que les PME remontent par le GIFAS et de réfléchir ensemble aux solutions à apporter et qui viennent enrichir l’action du Pacte Défense PME.

En ce qui concerne le dispositif RAPID celui-ci rentre dans sa sixième année. Il fonctionne très bien et son montant a été porté à 50 M€ en 2015. Ce sont 62 entreprises qui ont bénéficié de ce soutien à l’innovation. Nous avons également tenu en septembre 2015 la première assemblée générale du club RAPID qui a permis à 200 PME de rencontrer des représentants de 27 grands groupes industriels de la défense et du monde civil. Ceux-ci ont pu découvrir la qualité technologique et le potentiel des innovations soutenues par la DGA via RAPID.

J.-P. S. : Savoir innover : quels sont liens établis entre la DGA et le CNRS ?

L. C.-B. : Les thèses cofinancées à parts égales par la DGA et les instituts du CNRS ou financées en totalité par la DGA et se déroulant dans une unité du CNRS, sont gérées par le CNRS dans le cadre d’un accord signé entre ces deux organismes qui précise les modalités de financement ainsi que les droits et obligations concernant la propriété intellectuelle des travaux. Avec plus de 400 thèses en cours, la DGA gère en effet un programme ambitieux de formation par la recherche en finançant ou cofinançant des allocations de doctorat.

J.-P. S. : Vous avez déclaré vouloir faire de la DGA une « FORCE D’INGENIERIE ». Où en êtes-vous aujourd’hui ?

L. C.-B. : La DGA a toujours eu une capacité d’ingénierie. Afin de la renforcer j’ai lancé des recrutements importants d’ingénieurs dans les domaines de pointe. Fin 2015 nous avons dépassé le taux de 52% d’ingénieurs et de cadres et nous devrions atteindre rapidement 56%. Cette transformation passe également par l’utilisation des derniers outils d’ingénierie système, que ce soit pour la maîtrise des exigences, la modélisation des architectures ou la simulation des systèmes complexes. 

J.-P. S. : Quel est l’état d’avancement du programme FCAS (Future Combat Air Systems) mené en coopération entre la France et le Royaume-Uni ?

L. C.-B. : La première année de la phase de faisabilité a été couronnée de succès puisque nous avons pu sélectionner conjointement avec les britanniques la forme du drone (concept bi-flèche) et son moteur. C’est un jalon important et nous sommes maintenant entrés dans la deuxième année d’activités qui doit nous permettre de continuer à monter en maturité sur les technologies et architectures de drones de combat, tout en préparant le lancement de la prochaine phase. 

J.-P. S. : En matière de savoir-faire, quelles ont été les réalisations les plus notables en 2015 dans les programme suivants : A400M, Tigre HAD, AASM laser, M51.3 ?

L. C.-B. : En ce qui concerne l’A400M, l’objectif fixé par le ministre de la défense est la livraison de 6 avions capables de capacités tactiques fin 2016 (3 avions neufs et 3 avions modifiés). En 2015 de nombreux essais de parachutage, d’aérolargage de charges et des essais sur piste en herbe ont eu lieu avec succès grâce notamment aux équipes de DGA essais en vol et DGA techniques aéronautiques. La capacité d’Airbus à tenir l’objectif est un point de vigilance.

Les Tigre et AASM sont en service en opération extérieure où ils donnent pleinement satisfaction.

Le MRTT est en phase de développement et le premier appareil doit être livré en 2018. L’assemblage final de l’A330-200 qui servira de base pour ce premier MRTT commencé fin mars à Toulouse ; la conversion en avion ravitailleur débutera dès cet automne à Getafe en Espagne. La livraison des 12 avions se poursuivra jusqu’en 2025.

Concernant le M51.3, nous en sommes au début du développement, à la conception des principales fonctions et sous-ensembles. Ce programme essentiel pour la dissuasion française fait appel à un large champ de compétences, couvrant des travaux de propulsion solide, des développements mécaniques, électroniques et logiciels, et leur intégration dans un système aux performances adaptées.

J.-P. S. : Quelles sont les domaines techniques aérospatiaux de coopération entre la DGA et l’EDA (European Defence Agency) actuels et programmés à moyen terme ?

L. C.-B. : L’EDA gère deux projets qui nous intéressent particulièrement dans le domaine aérospatial. Il s’agit de MIDCAS (MID AIR Collision Avoidance System) pour la fonction de détection et d’évitement pour les drones (France, Allemagne, Italie, Espagne et Suède) et le projet ERA (Enhanced RPAS Autonomy) sur les automatismes pour l’insertion des drones dans la circulation aérienne générale (France, Allemagne, Pologne, Italie et Suède). Ces deux projets sont essentiels pour l’utilisation future des drones, en particulier en Europe dont l’espace aérien est très dense.

J.-P. S. : Export : quels sont les chiffres clés des exportations des équipements du secteur aéronautique et spatial en 2015 ? Dans le domaine du contrôle des exportations, l’entrée en vigueur de la licence unique en remplacement de l’agrément préalable, joue-t-elle un rôle important de facilitation ?

L. C.-B. : L’année 2015 a été une année historique au niveau des prises de commandes, à savoir plus de 16 Md€ (montant provisoire). Avec les contrats Rafale au profit de l’Egypte et du Qatar, le domaine aéronautique représente près de 60 % des prises de commandes. Sous l’impulsion de l’équipe France menée par Jean-Yves Le Drian, la DGA a contribué aux succès remportés à l’export en 2015. Nous maintenons l’effort pour faire aboutir d’autres prospects.

La mise en œuvre de la licence unique est une avancée concrète qui simplifie les procédures pour nos industriels. Elle accélère le traitement des demandes de licences. Ce n’est cependant pas cette licence unique qui explique les résultats exceptionnels de 2015. 

La mobilisation de « l’équipe France », menée par le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian a contribué aux succès remportés à l’export en 2015.

J.-P. S. : Puis-je vous demander les objectifs prioritaires que vous assignez à la DGA pour les prochaines années ?

L. C.-B. : Je viens de lancer un grand plan de transformation de la DGA intitulé « DGA 2025, Anticipation immédiate ». Ce plan est bâti autour de 4 dimensions : l’international, le capacitaire, l’innovation et le numérique.

L’enjeu est de gagner de plus en plus à l’export avec une équipe France où la DGA est le mandataire incontournable pour le compte du ministère de la Défense à toutes les phases de la relation clients. Il faut aussi concevoir l’outil de défense de demain par une nouvelle approche capacitaire partagée DGA-forces armées, qui vise à optimiser globalement un ensemble d’équipements en interaction, et non plus chaque équipement individuellement. Nous devrons faire prospérer l’innovation française, avec une DGA force d’entraînement de la recherche civile et militaire. Tout ceci se fera grâce à la maîtrise de l’environnement numérique, dans un travail collaboratif avec nos partenaires, en traçant le chemin vers une DGA « 5.0 ».

J.-P. S. : Une dernière question : quelles actions, à votre avis, la 3AF devrait-elle entreprendre en 2016, au profit des activités de Défense & Sécurité ?

L. C.-B. : L’action de la 3AF est complémentaire de l’action de la DGA. En favorisant les contacts entre professionnels et passionnés du domaine ainsi que la diffusion des idées nouvelles, elle participe au développement du tissu scientifique et industriel français et européen.

L’innovation soutenue par la DGA peut trouver grâce à l’association un vecteur d’amplification et de croissance. Par ailleurs, les experts de la DGA peuvent également tirer de grands bénéfices des actions de mise en réseau de la 3AF. En 2016 une action ciblée vers les jeunes me paraît souhaitable, que ceux-ci soient encore dans leurs écoles, dans un cursus de recherche, ou bien au début de leur carrière professionnelle. Nous allons avoir en effet des enjeux très important d’attractivité et de fidélisation dans un contexte où les plans de charge civil et Défense sont en croissance.

J.-P. S. : Monsieur le Délégué, permettez-moi de vous adresser mes plus vifs remerciements pour cette interview. ■

 

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