M. Francis Cottet, Directeur de l’ISAE-ENSMA

Jean-Pierre Sanfourche – Pourriez-vous en quelques mots mettre en relief les différences essentielles qui existent entre la formation SUPAERO et la formation ENSMA ?

 

Francis Cottet : Il est relativement difficile de vouloir en quelques mots différencier les cursus des deux formations qui ont un seul objectif : fournir des ingénieurs d’excellence dans les secteurs de l’aéronautique et du spatial. Toutefois, il pourrait se dessiner un profil d’ingénieur ISAE-SUPAERO tourné vers « Systèmes/Intégration » et « Management de projet » et pour l’ingénieur ISAE-ENSMA une compétence centrée sur « Bureau d’études » et « Recherche et Technologie ». Il est aussi important de souligner que les sources différentes de recrutement (concours Mines-Ponts et concours CCP) conduisent à des appétences des futurs ingénieurs vers du management pour l’ISAE-SUPAERO et vers de la technique pour l’ISAE-ENSMA, au sens de la production.

 

J.-P. S. : Les élèves de l’ENSMA continuent-ils comme par le passé à suivre le cursus de Master de Sciences Physiques dans le cadre de l’Université de Poitiers ? Si oui, quelles sont les disciplines scientifiques qui constituent cette Maîtrise ? 

 

F.C. : Les Masters accessibles à nos élèves sont au nombre de trois, maintenant en co-habilitation avec de l’Université de Poitiers. Un des Masters (TAT : Transports Aéronautiques et Terrestres) est intégralement dispensé à l’ISAE-ENSMA avec des élèves de l’université. Les deux autres Masters (thématiques : Matériaux et Informatique) sont proposés en collaboration. Ces Masters sont assez suivis par nos élèves de 3e année (environ 50%) ; cela leur permet une ouverture vers une formation à la recherche avec l’obligation d’un stage, soit dans un laboratoire, soit dans un centre de recherche d’une entreprise.

 

J.-P. S. : La part réservée à la formation d’ingénieur des constructions aéronautiques à l’ISAE-ENSMA a-t-elle augmenté depuis la fusion SUPAERO –ENSICA ? 

 

F.C. : Etant donné que la fusion des formations ISAE-SUPAERO et ISAE-ENSICA n’a pas fondamentalement modifié le nombre de diplômés, le nombre total d’ingénieurs formés à la construction aéronautique n’a pas changé. A l’ENSMA, notre enseignement vise essentiellement à former les futurs ingénieurs de bureaux d’études, recherche et développement, et non des ingénieurs de constructions aéronautiques. 

 

Vue aérienne de l’ISAE-ENSMA sur le site du Futuroscope de Poitiers 

J.-P. S : Quel équilibre établissez-vous entre l’enseignement de l’aéronautique et l’enseignement de l’espace ?

 

F.C. : A l’ISAE-ENSMA, nous avons l’habitude de ne pas différencier le cursus de la formation en objets industriels (aéronefs, hélicoptères, satellites, lanceurs, drones, automobiles, etc.). Notre formation s’appuie sur des thématiques qui sont parties prenantes de toutes ces réalisations : matériaux, structures, énergétique, thermique, aérodynamique, systèmes embarqués. Pour revenir à votre question, l’aspect spatial spécifiquement n’est pas traité en tant que tel, mais de nombreux cours permettent aux élèves-ingénieurs de s’insérer parfaitement dans ce secteur aussi bien sur l’aspect satellite que dans le domaine des lanceurs. Nous traitons de façon plus détaillée les aspects thermiques et propulsifs des satellites.

 

J.-P. S. : L’ENSMA fait maintenant partie de l’ISAE : quels sont les avantages qui en résultent pour votre Ecole ? En termes économiques d’une part (mutualisation de certain moyens et donc économies de certains frais généraux,…), sur le plan de l’enseignement d’autre part ?

 

F.C. : L’ISAE-ENSMA a créé le Groupe ISAE en 2013 avec l’ISAE-SUPAERO. Rejoint en 2014 par l’ESTACA et l’Ecole de l’air, le Groupe permet de développer des coopérations dans les trois secteurs de la formation, la recherche et le rayonnement. En ce qui concerne la formation, soulignons la mise en place d’une semaine de mobilité qui permet aux élèves-ingénieurs de ces quatre écoles de choisir des formations dans l’un quelconque des quatre établissements. Un certificat « aéronautique et environnement », créé à l’initiative du Groupe ISAE avec le soutien d’Airbus, est accessible à nos élèves-ingénieurs de 3e année. Des projets de recherche sont partagés entre nos écoles (thèse en co-tutelle, publications communes, etc.).

En termes économiques, l’apport déterminant a été le soutien du GIFAS pour les formations aéronautiques bien identifiées par ce Groupe ISAE. Au travers de cet appui, nos établissements peuvent par exemple soutenir nos élèves-ingénieurs les plus en difficulté par des bourses sociales, développer les technologies numériques pour la pédagogie.

Je rappelle que le Groupe ISAE n’est pas une institution en tant que telle, l’animation des différentes commissions est tournante et son fonctionnement est celui d’un club. Le Groupe ISAE a édité une charte des valeurs, a mis en place un groupe « Qualité » avec une lettre d’engagement des quatre directeurs d’école et a institué la « semaine de mobilité » qui permet aux étudiants des quatre écoles du Groupe de découvrir une autre formation, d’autres modes de fonctionnement et des méthodes d’enseignement différentes. 

Un bel exemple de projet mené en commun par des élèves des quatre écoles : le projet d’Euroglider, projet de conception d’un planeur biplace innovant destiné à la formation, conduit actuellement par des élèves des quatre écoles est un excellent exemple où quatre domaines d’expertise ont été identifiés : pilotage et utilisation, cellule et systèmes, cadre réglementaire environnemental, données économiques. 

Personnellement j’apprécie beaucoup ce Groupe ISAE.

 

J.-P. S. : On met l’accent de plus en plus sur                  l’INNOVATION. Comment menez-vous de front à l’ENSMA l’acquisition des connaissances scientifiques et techniques de base (les « fondamentaux ») et le développement chez vos élèves de l’esprit d’imagination, de créativité, bref d’innovation ?

 

F.C. : Il est vrai que cela n’est pas toujours facile de concilier la transmission des connaissances fondamentales obligatoires pour les futurs ingénieurs et laisser une part importante à l’autonomie pour développer la créativité. Cet aspect de la formation est essentiellement réalisé grâce à une formation par projet tout au long du cursus dans laquelle une part non négligeable est laissée en autonomie. Il ne faut pas oublier les activités extrascolaires, favorisées au sein de l’établissement, qui contribuent notablement à ce développement : organisation d’événements, associations de pratiques techniques (planeur, vol moteur, mécanique automobile, …), associations humanitaires (ingénieurs sans frontières, …), etc.

Nous évoquions à l’instant les projets menés en commun dans le cadre du Groupe ISAE : eh bien voilà des activités concrètes qui sont de nature à développer la créativité !

 

J.-P. S. : Développez-vous des liens forts avec les industries aérospatiales de votre Région ? Les PME notamment ?

 

F.C. : Cela a été un de nos challenges de ces dernières années. La reconnaissance d’une implication forte sur notre territoire dans le secteur aéronautique a été obtenue par le soutien à la création d’un cluster des entreprises aéronautiques (80 entreprise avec 8000 emplois) dont le siège social est à l’école et elle-même membre du Conseil d’Administration. La région a inscrit au niveau de ses priorités ce secteur de l’aéronautique dès 2014. Dans la nouvelle région, mise en place en janvier 2016, réunissant notre territoire du Poitou-Charentes avec l’Aquitaine et le Limousin, de nouveaux liens seront assurément tissés avec les industries aérospatiales de cette nouvelle grande région.

3AF – Donnez-vous certains cours en langue anglaise ? Quelle en est la proportion et avez-vous l’intention de l’augmenter ?

 

F.C. : Les cours dans le cursus ingénieur en 1e et 2e année sont exclusivement en langue française. En revanche, nous avons quelques cours de 3e année dans le cursus ingénieur fait en anglais soit par des professeurs de l’établissement soit par des intervenants externes (industriels ou professeurs). Il est important de souligner que nous avons un Master international (DNM : Diplôme National de Master), qui est sur deux ans en parallèle du cursus ingénieur, entièrement dispensé en langue anglaise. L’obligation d’une expérience à l’international pour tous les élèves-ingénieurs pendant leur trois années de formation renforce grandement leur maîtrise de la langue anglaise.

 

J.-P. S. : L’ENSMA participe-t-elle activement aux organisations européennes PEGASUS, PERSEUS (Promoting Excellence & Recognition Seal of European Aerospace UniversitieS), et aussi EUROAVIA (European Association of Aerospace Students) ?

 

F.C. : L’ISAE-ENSMA est membre de PEGASUS depuis sa création (nous sommes l’une des écoles françaises à l’initiative de ce projet), de plus un professeur de l’ENSMA a été président de cette structure pendant 6 ans. L’école est aussi impliquée dans le projet PERSEUS en tant que partenaire associé et participe activement aux travaux de mise en place de ce « label européen » des formations en aéronautique. En revanche, nous ne sommes pas encore participants au niveau d’EUROAVIA.

 

J.-P. S. La nécessité d’harmoniser l’enseignement aérospatial au sein de l’UE est une évidence. Comment concevez-vous le développement de cette évolution ? Quelles initiatives souhaiteriez-vous ?

 

F.C. : La question précédente répond en partie à celle-ci. La mise en place de PEGASUS et ensuite le travail au sein du projet PERSEUS permettra d’avoir un ensemble d’établissements engagés dans des formations aérospatiales reconnues et de qualité. Il serait peut-être intéressant de mettre plus avant, par un accompagnement des industries de ce domaine, les événements liés à cette structure PEGASUS : conférence annuelle, prix associé à un concours étudiant, etc.

 

J.-P. S. : Quelles sont vos trois grandes priorités pour 2016 ? 

Quels conseils souhaiteriez-vous donner à la 3AF ? Quelles sont les attentes de l’ISAE- ENSMA ?

 

F.C. – Je n’ai pas personnellement de conseils pour la 3AF. Cette société savante est une référence dans notre domaine, nous y trouvons ainsi une source d’experts qui interviennent dans notre cursus. Nos enseignants-chercheurs participent de façon active aux commissions techniques de très haut niveau. Le manque d’adhésion des jeunes et surtout des actifs est lié à différents facteurs : multiplicité des acteurs du domaine, aspect culturel, temps, … Accompagnée de façon volontaire par les entreprises, une visibilité accrue des apports de la 3AF pourrait peut-être répondre à cette difficulté : conférences , rencontres techniques, …

 

3AF – Quelle est la proportion de vos élèves qui en fin d’études choisissent de s’engager tout de suite dans la carrière d’ingénieur dans l’industrie     aérospatiale ? 

 

F.C. : L’insertion de nos élèves-ingénieurs dans le secteur aérospatial s’est accrue au cours des dix dernières années en passant d’environ 35% à plus de 60%. Cette part est peut-être encore plus importante étant donné qu’environ 15 % de nos ingénieurs se place dans les société de services qui travaillent en grande partie pour ce secteur et qui embauchent nos diplômés pour leurs compétences en aérospatial. Ainsi, il est tout à fait probable de penser que presque trois quart de nos diplômés s’insèrent dans l’industrie aérospatiale.

 

3AF – En conclusion de notre entretien, quels sont vos trois objectifs prioritaires pour l’année 2016 ?

 

F.C. : L’établissement a des orientations stratégiques définies sur plusieurs années qui se mettent en place. Ces objectifs principaux que nous allons poursuivre en 2016 sont principalement :

renforcement de notre identité aéronautique avec des partenariats industriels accrus (mise en place d’un fonds de dotation, conventionnement avec de nouveaux partenaires, implication forte sur le territoire auprès des PME/PMI du secteur aéronautique, etc.);

enrichissement de la formation dans le contexte du Groupe ISAE, de partenariat de territoire (nouvelle région Aquitaine), Master international, formation par projets, …;

développement qualitatif de l’organisation et du pilotage de l’établissement par un travail avec nos conseils statutaires (habilitation ISO 9001, communication interne, outils de pilotage prévisionnels, …) ■

 

Quelques Faits et Chiffres

 

Année de création : 1948 à Poitiers (depuis 1993 sur la technopole du Futuroscope)

Recrutement ingénieurs : Concours Communs Polytechniques après 2 ans de classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques – Concours ATS – Sur titres universitaires (DUT, L2 renforcée et L3 (entrée en 1ère année), M1 et doubles diplômes (entrée en 2ème année)

Cursus : Tronc commun en 1ère année (formation scientifique, technique et humaine) et en 2ème année (formation aux disciplines de l’ingénieur) – Formation approfondie en 3ème année avec 6 options : aérodynamique, énergétique, thermique, matériaux avancés, structures, informatique-avionique. – 3 stages au cours du cursus pouvant aller jusqu’à une durée totale de 12 mois.

Débouchés : Aéronautique et Spatial 68% - Transports terrestres 15% - Energie et environnement 5% - Informatique 6% - Défense 2% - Enseignement supérieur et recherche 2%

Effectifs étudiants : 600 élèves-ingénieurs – 150 élèves en masters – 120 doctorants. 

 

 

Quelques PHOTOGRAPHIES ILLUSTRANT LA VITALITÉ DE L’ÉCOLE

 

La voiture ENSMArathon Shell

 

Lâché d’un ballon stratosphérique

 

Simulateur de vol

 

Avion Le Petit Prince ENSMAir

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