OLIVIER LESBRE, DIRECTEUR GÉNÉRAL DE L’ISAE-SUPAERO

J.-P. S. : Très récemment, la presse s’est fait l’écho de nombreuses évolutions intervenues au sein de ISAE-SUPAERO. Pouvez-vous les préciser ?

Olivier Lesbre – La grande évolution qui est intervenue, c’est évidemment la fusion de SUPAERO et de l’ENSICA. Le rapprochement administratif des deux écoles au sein de l’ISAE remonte à 2007, mais le regroupement effectif sur un seul campus a eu lieu à l’été 2015. Cet événement a été fêté le 13 janvier dernier au cours d’une cérémonie qui a été présidée par le Délégué Général pour l’Armement Laurent Collet-Billon, en présence de nombreux industriels comme Eric Trappier, Olivier Zarrouati ou Jean-Paul Herteman. Cette fusion a nécessité de construire de nouveaux bâtiments et d’installer les moyens techniques qui étaient précédemment à l’ENSICA : de gros travaux, donc, qui au total représentent 100 M€ d’investissements. Nous disposons maintenant d’un grand campus rénové, capable d’accueillir 1700 étudiants dans d’excellentes conditions. 

 

J.-P. S. : Vous avez évoqué la mise en place d’une nouvelle formation ingénieur SUPAERO. Quelles sont les raisons qui vous ont amené à repenser cette formation ?

O.L. – C’est en particulier la fusion avec l’ENSICA qui nous a conduits à repenser notre programme de formation. Je rappelle que l’ENSICA avait été créée en 1945 au sein même de SUPAERO comme une branche d’enseignement spécialement orientée sur les « constructions » aéronautiques. Au début des années 60, l’ENSICA a acquis son indépendance en s’installant auprès du Centre d’Essais Aéronautiques de Toulouse (CEAT). Nous avons d’abord conservé les deux cursus ENSICA et SUPAERO en parallèle après la fusion des deux écoles, mais lorsque nous avons consulté nos partenaires industriels sur l’avenir qu’il convenait de leur donner, ils nous ont conseillé de développer un nouveau cursus d’ingénieur aérospatial plus ouvert, offrant de nombreuses options, plutôt que de maintenir deux cursus parallèles plus spécifiques.

Le nouveau cursus ingénieur ISAE-SUPAERO a été élaboré sur ces bases ces deux dernières années, et a été déployé à la rentrée 2015. 

 

J.-P. S. : Quelles en sont aujourd’hui les principales caractéristiques ?

O.L. - Ce cursus comprend :

  • D’une part un « Tronc Commun » suivi par tous les élèves, destiné à doter chacun d’eux des bases scientifiques et techniques fondamentales du domaine aérospatial, ainsi que de celles de l’ingénierie et du management, sans négliger l’ouverture aux problématiques sociétales ;
  • D’autre part un programme spécifique à la main de chaque étudiant, qu’il construit en piochant dans les nombreuses options offertes : choix de domaine d’application (aéronefs, espace, systèmes embarqués,…), choix de filière scientifique et technique (mécanique, informatique,…), choix de parcours professionnel (management, recherche, entreprenariat…), les combinaisons possibles sont plus nombreuses que les étudiants !

Le parcours « innovation et entreprenariat » constitue lui-même une véritable innovation. Il répond aux besoins de notre économie et aux souhaits des étudiants, de plus en plus nombreux à être tentés par cette voie. 

Sur l’ensemble du cursus – de 3 ans en principe mais généralement plus proche de 4 - le temps consacré au Tronc Commun représente au plus 60%, les autres 40% étant au choix de l’étudiant.

L’enseignement comprend par ailleurs une part importante de « Projets », où l’étudiant peut développer à la fois créativité et travail de groupe.

Enfin, nos programmes incluent une forte ouverture à l’International : chaque étudiant doit passer plusieurs mois à l’étranger pour être diplômé.

 

J.-P. S. : L’innovation est devenue le maître-mot dans notre métier. On parle maintenant de « Recherche & Innovation (R&I) », autant sinon plus que de « Recherche & Développement (R&D) ». Il est donc indispensable de développer chez les étudiants l’esprit d’imagination et de créativité tout en leur enseignant les « fondamentaux » par les méthodes traditionnelles : comment conciliez-vous ces deux impératifs ? 

O.L. – Précisément par la conduite de projets. C’est là un aspect tout à fait essentiel de notre enseignement, qui comporte un projet par an. En première année les étudiants conduisent un projet de leur choix, en interne. En deuxième année, ils conduisent un projet orienté « recherche» en partenariat avec des instituts de recherche ou des départements de R&D d’entreprises industrielles. En troisième année, il s’agit d’un projet dans un contexte industriel. Cela sans compter le projet de fin d’étude, le plus souvent développé dans le cadre d’une entreprise industrielle aérospatiale, et qui donne lieu à la soutenance d’un Mémoire. Les choix de ces projets sont laissés à l’initiative des élèves. 

 

J.-P. S. : Quelle place les outils numériques occupent-ils dans la formation SUPAERO ?

O.L. – Les outils numériques sont depuis longtemps au cœur de notre enseignement, avec les grands logiciels scientifiques et techniques tels que CATIA ! Mais vous voulez parler je pense du « E-Learning » : nous participons bien sûr au mouvement général, qui voit l’adaptation de nos méthodes pédagogiques au déploiement d’outils numériques de plus en plus puissants : « Learning Management System » , salles informatiques connectées à des serveurs et des logiciels très performants, « Massive Online Open Courses », boucle retour en amphi via les smartphones des étudiants… tout cela vient enrichir nos méthodes pédagogiques, sans pour autant, à ce stade, remettre en cause nos fondamentaux, et en particulier l’accès direct à des professeurs de très grande qualité.

 

J.-P. S. : Certains cours aujourd’hui sont donnés en langue anglaise. Prévoyez-vous de généraliser cette pratique ?

O.L. – Parallèlement au cursus d’ingénieur ISAE-SUPAERO, dispensé essentiellement en Français, nous offrons une large palette d’autres formations, avec en particulier un Master en 2 ans, entièrement en Anglais, et une quinzaine de Mastères spécialisés en 1 an, pour la plupart en Anglais. Ces formations se développent ; les cours mutualisés avec la formation ingénieur sont en Anglais. A ce stade, il n’est cependant pas prévu de généraliser les cours en langue anglaise à SUPAERO.

 

J.-P. S. : Le centre ONERA de Toulouse jouxte le campus SUPAERO. On parle aujourd’hui d’un resserrement des liens entre les deux institutions. Qu’en est-il exactement ? 

O.L. – En 1969, lors du déménagement de Paris à Toulouse de SUPAERO, son directeur de l’époque Marc Pélegrin avait obtenu la création d’un centre de recherche au sein de l’école, ce qui était révolutionnaire pour une école d’ingénieurs. C’était d’ailleurs trop en avance sur l’époque, et ce centre de recherche a pris son indépendance vis-à-vis de SUPAERO pour devenir un centre de l’ONERA. Des liens forts de coopération entre ces deux entités se sont toujours maintenus, mais nous souhaitons désormais les renforcer à nouveau, et c’est ainsi que depuis mars 2015, nous avons mis en place des équipes communes de recherche ISAE-ONERA.

 

J.-P. S. : Quelle est la proportion des élèves de SUPAERO qui en fin d’études choisissent de s’engager dans une carrière d’ingénieur aérospatial ? Cette proportion vous semble-telle bonne ou faudrait-elle l’augmenter ? 

O.L. Cela est fonction de l’état du marché ! Actuellement avec l’excellente santé du secteur aérospatial, près de 50% de nos élèves se dirigent vers des entreprises du domaine aérospatial, et 25% dans des entreprises qui, sans être directement du secteur, collaborent directement aux projets du domaine (SSII par exemple) . Donc au total, de l’ordre de 75%, pour répondre à votre question. 

 

J.-P. S. : Quel rôle ISAE-SUPAERO joue-t-elle dans le cadre du programme Européen ‘PEGASUS’ ? La création du Groupe ISAE a-t-elle permis d’augmenter l’influence française au sein de ‘PEGASUS’ ?

O.L. – L’ISAE-SUPAERO joue un rôle actif dans PEGASUS (Partnership of a European Group of Aeronautics and Space UniversitieS), une organisation d’ailleurs créée en 1998 à l’initiative des écoles françaises d’aéronautique. PEGASUS regroupe aujourd’hui 24 écoles dans 9 pays de l’Union Européenne et conduit actuellement un chantier pour définir des critères de labellisation grâce auxquels on pourra mesurer la qualité des enseignements dans le domaine aérospatial.

En outre, SUPAERO a conclu plus de 80 accords de partenariat avec des universités étrangères. Nous attachons le plus grand prix à l’ouverture internationale de nos étudiants : ils ont en général passé 6 mois à l’étranger avant de recevoir leur diplôme. 

Nous sommes par ailleurs à l’origine du Groupe ISAE qui rassemble 4 Grandes Ecoles françaises :

ISAE-SUPAERO, ISAE-ENSMA, ESTACA et ECOLE DE L’AIR. Le Groupe ISAE organise les relations entre elles, avec notamment les fameuses « semaines d’échange », coordonne les formations et les méthodes pédagogiques, encourage les initiatives conjointes, et présente une offre large et cohérente en France et à l’international. Le Groupe ISAE est d’ailleurs fortement soutenu par le GIFAS dont il constitue l’interlocuteur naturel pour les questions de formation supérieure.

 

J.-P. S. : Comment voyez-vous le développement du processus d’harmonisation de l’enseignement aérospatial au niveau de l’Union Européenne ?

O.L. – Le mouvement est en route, avec la généralisation du modèle LMD (Licence-Mastère – Doctorat), l’Agence ERASMUS qui a été mise en place en 1989 dans le cadre du Processus de Bologne et son système ECTS (European Credits Transfer System) qui permet d’attribuer des crédits d’études standardisés pour développer la mobilité des étudiants en Europe. Cette mobilité croissante des étudiants, européens ou non, nous conduit à faire évoluer notre offre de formation avec en particulier le développement de notre offre de master et de mastères spécialisés. Dans ces programmes, la majorité de nos étudiants viennent de l’étranger ; c’est également le cas de nos doctorants. Au total, toutes formations confondues, plus du tiers des diplômes que nous décernerons cette année le seront à des étrangers.

 

3AF – Pour conclure notre entretien, puis-je vous demander citer 3 objectifs prioritaires pour l’année 2016 ?

O.L. – Bien volontiers :

1. Tirer les bénéfices de notre regroupement géographique sur le campus rénové de Rangueil, avec la mise en place de nos nouveaux cursus de formation ingénieur et de master ;

2. Confirmer la dynamique de croissance de nos activités de recherche, continuer à renforcer notre attractivité internationale et notre rayonnement à l’étranger 

3. Nous tourner vers l’avenir en définissant avec notre tutelle les grandes orientations de notre prochain contrat d’objectif, qui couvrira la période 2017-2021. ■

 

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