Brésil-France : pour un partenariat dans les équipements de défense

La réflexion qui suit résulte d’un travail collectif de réflexion sur les partenariats d’équipements de défense. Cet article est paru dans la Revue de Défense Nationale n°759 Avril 2013.

Un groupe de travail de l’Association du CHEAr (AACHEAr) a mené en 2011 et 2012 une étude sur les défis des pays émergents dans le domaine des équipements de défense, et en particulier sur l’émergence d’une industrie de défense pouvant à la fois jouer le rôle de concurrent
mais aussi de partenaire. Ces travaux ont permis de mettre en évidence quelques tendances sur ces pays dont le Brésil. Celui-ci est un partenaire économique et militaire de la France de dimension stratégique puisqu’un plan d’action en vue d’un partenariat stratégique a été dessiné dès fin 2009.
Tout cela fournit l’occasion d’approfondir les perspectives entre la France et le Brésil, de recenser les risques et les occasions offertes et d’ébaucher des axes de réflexion pour répondre aux nouveaux défis qui se posent, notamment en matière de transfert de technologie et de partenariat*.

Dépenses de défense : le contraste

Dans les conditions économiques actuelles en Europe, la pression financière s’accroît sur les budgets de défense tandis qu’ailleurs la croissance économique et industrielle soutient des budgets de défense croissants dans les pays émergents avec un taux supérieur à 1,5 % du PIB pour certains d’entre eux. La France n’échappe pas à cette pression même si elle tente de maintenir son effort de défense et notamment, ses efforts de R&D ; les exportations sont des éléments vitaux pour ses technologies et ses emplois, tout comme la coopération en Europe, pour alléger les coûts de ses programmes, mais encore faudrait-il en lancer de nouveaux. Dans beaucoup de pays émergents, le budget de défense est principalement consacré aux coûtsde fonctionnement ; pour d’autres, dotés de budgets supérieurs à 10 Md$ par an, la part d’équipements est importante et peut atteindre 10, voire 20 % du budget total. On observe ainsi une différenciation entre groupes de pays, selon le niveau de l’industrie locale ; certains pays importent majoritairement leurs équipements car ils n’ont pas tissu industriel suffisant pour les produire, d’autres préférant garder une certaine autonomie, compatible avec leur posture d’indépendance stratégique, de développement industriel et de consolidation sociétale.

Au nombre de ces pays figurent le Brésil, l’Inde, la Turquie mais aussi la Chine et la Russie. La situation de ces derniers est à part, la Chine étant sous embargo et tournée vers des technologies duales (les blue technologies), avec une part croissante des exportations d’équipement de défense, la Russie dont l’industrie d’armement a une longue histoire cherche un renouveau d’une part en accroissant ses exportations vers certains nouveaux pays émergeants, d’autre part en s’ouvrant peu à peu au partenariat, notamment avec la France, Israël et l’Inde (dans ce cas le partenariat est plus ancien mais avec une baisse des parts de marché).
La croissance de l’industrie d’armement des pays émergents signifie donc des besoins d’équipements et d’importations convoités par les pays plus industrialisés dans le domaine des équipements de défense mais aussi une volonté progressivement affirmée d’exporter et d’investir dans les technologies de défense. S’agit-il alors pour la France d’occasions de partenariats et de débouchés sur les marchés régionaux ou bien d’un risque de transfert de technologie (ToT dans le jargon) faisant perdre des emplois et contribuant à créer des concurrents. Le Brésil, parmi ces
pays, représente-il un défi pour la France ?

Point de vue économique sur les complémentarités entre le Brésil et la France

Du point de vue socio-économique, le Brésil et la France ont des profils similaires avec un PIB du même ordre de grandeur, celui de la France stagnant, celui du Brésil croissant, de même que la croissance industrielle française est « atone », alors que celle du Brésil augmente par étapes régulières. La différence se situe aussi au niveau technologique, des exportations et de l’attractivité aux investissements.
La France a beaucoup investi dans les technologies avec un taux de l’ordre de 2 % de son PIB (alors que la moyenne de l’OCDE est de 1,5 %), ce qui se traduit aussi par un taux d’exportation des biens de haute technologie (20 % du volume total des exportations), au-dessus de la moyenne des pays riches de l’OCDE (15 %). La France attire de forts investissements directs extérieurs (IDE) – ses performances et son classement au potentiel d’investissement en IDE étant bien placés – tout en ayant une capacité propre d’investissements à l’extérieur, notamment au Brésil qui devient
un partenaire, avec un potentiel et une fiabilité qui se confirment au fil des années.
Par contre, le Brésil a un niveau d’investissement en R&D encore faible, représentant 1 % du PIB, avec une part d’exportation de biens de haute technologie d’environ 12 % du PIB se rapprochant de la moyenne (15 %) des pays riches de l’OCDE . Cela s’explique aussi par les différences de niveau industriel qui peuvent être un handicap pour les partenariats mais aussi une source de complémentarité.
Du point de vue sociétal, le Brésil a besoin de développer l’éducation et d’améliorer le partage des richesses, d’où un besoin de formation pour améliorer ses indices de développement humain et de création de valeur ajoutée. C’est un des thèmes auquel la Commission Stratégie et Affaires Internationales (CSAI) de 3AF s’intéresse, sous l’angle de la coopération scientifique et technique du secteur aéronautique et spatial, y compris pour la formation, dans le prolongement des coopérations universitairesdéjà existantes. En effet, la France bénéficie de bons indicateurs de capacités
de formation très complémentaires qui pourraient être utiles au Brésil, y compris pour son industrie duale, civile et militaire, tandis que ce dernier pourrait faire bénéficier l’industrie française de facteurs de croissance et de relance d’investissements, lui permettant de garder sa dynamique technologique et de maintenir ou d’améliorer ses exportations. Là est le défi. En outre, nos deux pays partagent des valeurs culturelles, humanistes et démocratiques, ce qui permet un lien fort.

Des intérêts communs dans le domaine de la défense

Du point de vue de la défense, le Brésil a une posture régionale, sans ennemi, visant d’abord la sécurité de ses frontières et de ses ressources naturelles notamment pétrolifères, avec l’ambition régionale mais aussi internationale de participer aux opérations de maintien de la paix, de droit international, avec une implication plus forte au sein de l’ONU. De ce fait, le budget de défense du Brésil représente près de 1,5 % du PIB (environ 27 Md$), avec un budget d’équipement structuré et planifié qui représente 10 % du budget de défense, soit une valeur multipliée par quatre en dix ans. Les estimations faites par l’industrie brésilienne s’élèvent à environ 34 Md$ sur la décennie avec de nouveaux programmes dont l’avion de combat FX2 (36 avions), les systèmes de contrôle des frontières Sisfron et Sizgaaz (pour l’Amazonie bleue), les programmes maritimes Prosuper (5 escorteurs, 5 patrouilleurs, 1 navire de soutien), des projets de cyberdéfense et de drones (VANT). Mais ces investissements qui font l’objet de lissages et de choix ont aussi pour objet de créer de la valeur ajoutée locale et de donner au tissu industriel de défense une fonction sociale. Il en résulte une loi (12 598 du 22 mars 2012) qui exige que les marchés de défense soient passés avec des maîtres d’oeuvre brésiliens.
Pour la France et son industrie (dont DCNS, EADS, Safran, Thales...), avec un budget de défense de 1,6 % du PIB, deux fois plus que le Brésil en volume, et une part d’équipement importante (près de 40 % du budget), le marché brésilien est tentant, car il offre des alternatives d’exportation et des partenariats Nord-Sud dans une phase de compression budgétaire en Europe. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau car un partenariat stratégique existe depuis les années 1970 (achat d’avions Mirage, centre de détection et contrôle de Thomson-CSF aujourd’hui Thales, coopération sur l’espace avec l’Institut de recherche sur l’espace, IRE). Il s’est renforcé au début des années 2000 par une coopération militaire qui s’est concrétisée en 2008 par un plan d’actions stratégiques dont la défense avec, notamment des hélicoptères et le programme Prosub qui concerne la production de sousmarins et la mise en place d’une infrastructure industrielle. Mais à l’heure de la concurrence internationale, de la pression sur les budgets de défense en France et en Europe, les accès aux marchés à l’exportation sont devenus plus difficiles face à la concurrence américaine, présente et forte, mais aussi européenne et parfois d’autres pays émergents y compris de la Russie. Il convient de regarder de plus près nos stratégies pour protéger notre savoir-faire et nos emplois. Loin de signifier un repli sur soi, il faut étudier l’harmonisation des partenariats entre le Brésil et la France et leurs industries de défense, dans une optique mutuellement favorable.

Complémentarités et partenariats

Il faut donc regarder les contraintes de transfert de technologie, comme cela se fait pour les programmes, secteur par secteur, en suivant les cycles de conception, développement, production et maintenance des systèmes de défense, non pour transférer des outils industriels et des emplois mais pour créer de la valeur de part et d’autre. Il faut tenir compte du niveau technologique de l’industrie brésilienne par rapport à celui de l’industrie française et continuer à investir en France comme au Brésil, ce qui sera profitable à tous. On peut aussi pallier les différences de niveaux
de technologies militaires de pointe en recherchant des complémentarités entre les secteurs civils et militaires car nos industries sont souvent duales et jouer également sur les cycles des matériels de part et d’autre, le retrofit de systèmes plus anciens pouvant être également réalisé en coopération. On ne peut pas approfondir davantage ces pistes qui pourront être détaillées ultérieurement mais il faut d’ores et déjà considérer que si la coopération en France et en Europe est nécessaire, avec une rationalisation des filières industrielles, pour renforcer le poids européen et la répartition des investissements, les programmes se font rares et les restructurations sont signes de contraction du marché. Il faut donc simultanément rechercher des coopérations stratégiques dans les zones de croissance comme au Brésil, où l’ambition du développement industriel de défense constitue un moteur d’entraînement pour nos industries et un facteur de réinvestissement dès lorsqu’elle est alliée à une posture stratégique conforme à nos idéaux, à des ambitions sociales et démocratiques que nous partageons. Dans ce cas, il s’agit d’un investissement pour le présent et l’avenir, investissements croisés et constructifs, où des emplois créés au Brésil sont aussi des emplois etde la technologie en croissance pour l’industrie française, en France et en Europe.
Si le Brésil fait preuve d’un enthousiasme légendaire aujourd’hui renforcé par sa croissance et ses ressources, la France et son industrie de défense n’ont rien perdu de leur volonté d’innovation, de conquête des marchés et de partage du savoir, dès lors que de nouveaux horizons s’ouvrent. L’industrie doit retrouver sa place et ses lettres de noblesse, ensemble, car les marchés et la croissance existent, la technologie aussi mais elle doit continuer de progresser quitte à la partager…
C’est un objectif commun constructif mais pas dans une perspective de délocalisation pour accroître des bénéfices à court terme, en mettant en risque les technologies et emplois français, ce qui serait tout aussi inacceptable que de consacrer une part du PIB brésilien à des importations sans valeur ajoutée locale. Une analyse commune des plans stratégiques et d’investissements pour les équipements de défense est souhaitableentre acteurs étatiques et industriels brésiliens et français.

 

* Cette réflexion prolonge celles qu’ont diffusées les numéros de février et de mars de la Revue Défense Nationale dans les dossiers consacrés à l’économie de défense, reprises dans le Monde Eco et entreprise du 5 mars 2013.

Regiane Melo est Conseillère stratégie et défense de l’ambassade du Brésil, auditrice de l’IHEDN.

Luc Dini est Auditeur de l’IHEDN (44e SN), AACHEAr et membre de la Commission Stratégie et Affaires Internationales de 3AF.

 

Ajouter un commentaire