Question de milieux

Quand, dans le courant des années 2000, des stratèges américains ont posé le principe de "cyber as a domain", ils avaient bien sûr en tête la question vulnérabilité/dominance que nous oblige à poser l'importance croissante des Technologies de l'Information et de la Communication dans nos sociétés et probablement aussi, de façon plus ou moins explicite, celle des rivalités et complémentarités entre les agences ou entre les états-majors.

L'extrait de l'"US Air Force's 21st Century Strategy White Paper" de 2008 ci-dessous illustre cette préoccupation :

"No modern war has been won without air superiority. No future war will be won without air, space and cyberspace superiority. It permits rapid and simultaneous, lethal and non-lethal effects in these three domains to attain strategic, operational and tactical objectives in all warfighting domains: land, sea, air, space, and cyberspace."

Ca n'est toutefois pas principalement cette question qui est à la base de la réflexion présente, mais celle de l'éclairage que peut jeter sur les relations entre l'humanité et nos milieux de prédilection, l'Air et l'Espace, l'idée de considérer également la Cybersphère comme un "milieu".

En utilisant le terme de milieu pour traduire "domain", on accentue la nature "physique" du concept discuté. Cependant, en n'utilisant pas "domaine", on dissout une connotation qui n'est pas sans intérêt, celle de l'étymologie. En effet, "domaine" est issu de domus en latin, et domos en grec, qui vient de domo : bâtir. On peut lui rattacher des mots comme dominion, domination, mais aussi domicile, domestique, c'est-à-dire qu'on retrouve dans cette notion aussi bien ce qui nous appartient que ce à quoi nous appartenons.

Le "milieu" considéré ici prend donc son plein sens quand il y a possibilité d'interaction réciproque entre lui et l'Humain. En fait, on retrouve cette interaction en déclinant les cinq critères constitutifs d'un "milieu" qui ont pu être identifiés lors de cette réflexion.

Le "milieu" comme facteur de vulnérabilité/dominance

C'est la préoccupation de départ. On peut noter sur le plan symbolique que Dédale et Icare, qu'ils l'aient fait selon les versions du mythe en volant ou en  naviguant, ont mis en oeuvre les capacités d'ingéniosité de Dédale pour changer de "milieu" afin d'échapper à une situation de vulnérabilité.

Sur la base de ce seul critère et avec les nombreuses attaques des systèmes informatiques subies dans notre société, il n'y a rien de surprenant à identifier la Cybersphère comme relevant de la notion de milieu. Mais est-ce un milieu en soi ou une composante d'autres milieux ? Ce qui pourrait conduire à donner des éléments de réponse à "Pourquoi l'Air Force plutôt qu'une agence dédiée ?". Sans vouloir aller jusqu'à répondre à cette question hors de propos ici, soulignons, en faisant un parallèle avec l'aérien, que :

  • Les activités spatiales militaires ne se sont pas structurées simplement. Entre traités internationaux, ministères ou états-majors prescripteurs de programmes, agences et industriels, la situation est souvent dans un même pays empreinte de rivalités de toutes sortes, et très différente d'un pays à l'autre.
  • Et même les activités militaires aériennes, a priori plus simplement organisées avec des états-majors distincts pour la Terre, la Mer et l'Air, ont vu dès le début et jusqu'à maintenant la coexistence de structures purement aériennes avec l'Aéronavale.

Il est évocateur de lire dans Wikipedia que cet état de fait est justifié, d'une part, par la spécificité des techniques d'appontage et de l'entraînement, d'autre part, par la nécessité d'une "fraternité d'armes", mélange d'une culture commune et d'une solidarité entre intervenants en opération.

Ce qui amène à considérer parmi les critères de définition d'un milieu les technologies mises en œuvre, ainsi que la nature des interactions qui s'y déroulent entre humains.

 

Le "milieu" source de richesses

Même en l'absence d'autres considérations stratégiques, un milieu devient à coup sûr matière à enjeux de vulnérabilité/dominance quand il est impliqué dans la production de richesses, soit parce qu'on y trouve des ressources premières (on peut hésiter à appeler "matière première" une ressource comme le vide poussé qui pourrait être à terme recherché dans l'Espace… mais c'est l'idée), soit parce qu'on y produit ou transforme quelque chose, soit parce que c'est un passage commode ou obligé. D'une façon générale, la plupart des moyens de transport, quel que soit le milieu, sont associés à de fortes retombées économiques.

L'espace aérien est un lieu de passage d'ailleurs soumis à de nombreuses restrictions. Malgré diverses idées comme celle des éoliennes stratosphériques, on ne peut pas dire qu'on y produise grand-chose de "physique". Mais on peut considérer que toute l'activité de renseignement (observation aéroportée, sondage météorologique, etc.) faite à partir d'aéronefs et d'aérostats est aussi une production de richesses à rattacher à l'Air.

C'est encore plus vrai pour les activités spatiales, avec les richesses produites par les diverses formes d'observation de la Terre, les télécommunications, ou les autres applications comme la localisation. Quant à l'extraction de matières premières et l'élaboration de produits dans l'Espace, il faut espérer que ça sera une réalité un jour mais pour le moment ça n'est encore qu'un potentiel.

Ce potentiel, on ne l'imagine pas pour la Cybersphère, cependant les retombées économiques qu'elle génère actuellement dans la seule activité d'échange d'informations de toutes nature sont de toute façon d'ores et déjà colossales par elles-mêmes.

"Milieu" et technologies dédiées

Pour investir d'autres milieux que celui des origines, l'homme a eu besoin de développer des technologies spécialisées, qu'il s'agisse lors de la préhistoire d'armes ou de vêtements pour étendre son territoire, ou maintenant pour animer la Cybersphère, d'ordinateurs et de toute la panoplie de logiciels, de bases de données et de protocoles qui vont avec… Les différents milieux se distinguent donc par les technologies dont ils demandent la maîtrise. Mais cette caractéristique fait qu'identifier un milieu comme distinct peut aussi être plus ou moins pertinent selon l'actualité des technologies qui lui sont associées. Par exemple, de tous temps, les savoirs et savoir faire de ceux qui vivaient dans les déserts et y transportaient des marchandises en ont fait des civilisations à part, des peuples à forte identité culturelle. A notre époque où existent bien d'autres moyens que les camélidés pour s'y transporter, s'y localiser, y survivre, des moyens bien plus rapides et demandant moins de connaissances spécialisées, ces cultures tendent à disparaître et les déserts deviennent des zones comme les autres sur la carte, attirant des touristes du Kalahari à l'Atacama, "business as usual"… Le désert n'est plus actuellement vraiment identifiable comme un milieu particulier. La banquise pourrait l'être sur la base de ce critère, sa maîtrise demandant des technologies spécifiques. Mais probablement manque-t elle de facteur patent d'attractivité, de même que les fonds océaniques dont les richesses minérales ne compensent pas (encore ?) économiquement les difficultés d'accès… De ce point de vue, on peut donc dire que l'Espace et la Cybersphère se positionnent mieux. Au moins, en ce qui concerne l'Espace, sur la partie des activités qui est tournée vers la Terre. La future exploration planétaire ouvrira-t elle de nouveaux "milieux" a l'Homme, où restera-t elle longtemps toute théorique comme les exemples cités ? Il faudra des dizaines d'années, peut-être des siècles pour le savoir.

Le critère "technologies dédiées" est assez fondateur tant l'interaction identité culturelle - technologies maîtrisées est forte chez l'Humain, comme le souligne bien l'habitude de nommer certaines époques : Age de pierre, Age du bronze, etc.

Vivre dans un "milieu" ?

A chaque étape, on est ramené à l'Humain. Mais faut-il pour autant afin de définir un "milieu" qu'il puisse habiter physiquement ? Ce qui n'est évidemment pas le cas de la Cybersphère.

En fait, on peut constater que la colonisation par l'Homme d'autres milieux que celui qu'on appelle trivialement mais de façon évocatrice le "plancher des vaches" est plutôt anecdotique comme les barques - habitat  dans les îlots de la baie d'Along et à Hong-Kong, ou les îles flottantes sur le lac Titicaca-. Nulle transposition sur les océans, pourtant susceptibles de fournir des ressources alimentaires, et pour les différents nomadismes qui ont fleuri dans les environnements terrestres les plus divers. Bien que de longues traversées ont pu être effectuées, comme en Polynésie, l'Océan ne reste pour l'Homme qu'un lieu de passage, pas un endroit où il vit et se reproduit. A partir du moment où l'Homme a pu disposer des technologies qui lui aurait permis d'établir des colonies, on peut penser qu'un facteur important a été que pour que se constitue une culture relativement pérenne, il faut une population au grand minimum de 100 à 1000 individus, qui interagissent au moins épisodiquement, ce qui ne peut être maintenu face aux fortunes de mer.

Le séjour dans l'Air est encore plus temporaire. Il faut dire que même le martinet qui y est si bien adapté n'a pas été doté par l'évolution d'une forme d'ovoviviparité qui lui aurait permis de s'affranchir de devoir revenir au nid. A fortiori, l'Humain n'y passe-t il que des séjours qui se comptent en heures d'affilée.

A long terme, c'est encore l'Espace qui pourrait ouvrir le plus de perspectives. Mais encore faut-il garder à l'esprit que, même si on trouve ou crée un environnement favorable, la notion ne fera vraiment sens qu'à partir du moment où pourront y être entretenus au moins 100 à 1000 individus décidés à s'y établir et à y faire leur vie…

Le milieu, creuset d'imaginaire

Si transitoires que soient les séjours de l'Humain sur la Mer, dans l'Air ou dans l'Espace, ceux qui en ont été les acteurs s'en sentent fortement marqués et membres d'une communauté. De plus de nombreuses personnes s'y rattachent par l'imagination et y vivent des aventures par procuration. Cette capacité d'attirer l'implication, et de faciliter l'évasion du réel, n'est pas parmi les moindres attraits de ces milieux. En la cultivant, on stimule la créativité de l'humanité, son progrès et sa soif d'ouverture.

Bien qu'aucun humain ne puisse y séjourner "en vrai", la capacité de la Cybersphère à générer de l'imaginaire est également très forte, comme le montre le succès rencontré par les réseaux sociaux, des jeux en ligne, voire des univers virtuels comme "Second Life". Mais cet imaginaire est-il vraiment de même nature, ou ne se traduit il pas plutôt comme une forme de déconnection de l'Humanité réelle ? Cette question n'est pas posée au sujet des informations véritables et des communications entre individus transitant par la Cybersphère, mais bien au sujet de l'imaginaire généré car tout imaginaire est aussi constitutif de l'individu qui le développe. Quel type d'humain, quel type de citoyen est celui qui trouve ses héros dans les mondes virtuels, et qu'en sera-t il dans le futur quand on pourra aussi stimuler un ressenti virtuel, comme on sait actuellement projeter une image en relief ? Qui n'a d'ores et déjà pas éprouvé un mélange de fascination et de trouble en regardant des webcams lointaines, ou si il a eu l'occasion d'aller regarder sa maison sur Google Maps, puis d'y visiter avec la même proximité une rue d'une ville inconnue ? Il s'agit pourtant là de réalités, mais c'est l'expérience qu'on en retire qui n'est pas "réelle".

Qu'en serait-il de procéder à l'exploration de Mars par les seules voies robotiques ? Espace ou Cybersphère ?

L'émergence de la Cybersphère puis la sophistication des perceptions et de l'imaginaire qu'elle entraîne ouvre en effet un nouveau milieu à l'Humain. A une époque ou, comme l'avait titré André Lebeau, nous sommes menacés d'"enfermement planétaire", c'est une grande opportunité. En effet, les phases les plus prolifiques de l'humanité sont celles où elle a bousculé des frontières et fait s'entrechoquer des civilisations différentes, que ce soit à l'époque du néolithique, des grandes découvertes ou du réveil de la Chine. Or, les frontières entre civilisations différentes deviennent des situations rares à notre époque et vraisemblablement durablement.

Encore ne faudrait-il pas que, d'opportunité de découverte, la Cyberspère devienne un marais dans lequel s'engluerait définitivement l'esprit de conquête. Les vraies ouvertures vers un futur non confiné, même difficiles, mêmes onéreuses, même lointaines, ne se trouvent que dans l'Espace.

 

 

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